Chanter dans les règles

Le document que nous reproduisons ci-dessous est calligraphié sur un rectangle de carton fort à bordure dorée, agrémenté d’un nœud de tissu vert. Il était évidemment destiné à être exposé de manière bien visible dans le local où se réunissaient les « demoiselles qui font partie du chant ».
Ces jeunes filles étaient l’objet de soins attentifs de la part des religieuses de la congrégation qui leur donnait l’occasion de chanter aux offices et aux grandes fêtes. Elles avaient aussi sans doute besoin d’un peu de discipline, appliquée comme on le verra avec bonté, comme le veut le dernier des dix articles (comme il y a dix commandements).
Cet écriteau ne fournit pas d’indication sur le nom ou la nature de la congrégation en question, mais les références au Mois de Marie et à la Fête de la Purification de la Vierge (cf. nos notes) laissent penser qu’il s’agissait de Servantes de Marie (enseignantes), ou de Bernardines (contemplatives).
Cette congrégation (ce qui n’était pas un Ordre) avait été fondée en 1842 et la communauté des Bernardines en 1851, « à Anglet, par un prêtre du diocèse de Bayonne, le Père Louis Edouard Cestac (1801-1868 ». La graphie du document évoque une rédaction de la fin du XIXe s. ou des premières années du XXe s, c’est-à-dire avant les expulsions de 1903, à moins que cette congrégation n’ait fait partie des exemptées.

Règlement
Pour le chant de la congrégation

Art. 1er. Les demoiselles qui font partie du chant commencent à chanter aussitôt leur arrivée au lieu des exercices.

Art. 2ème. Afin de pouvoir chanter aussitôt l’arrivée au lieu des exercices les cantiques du dimanche suivant seront toujours indiqués à l’exercice du dimanche précédent. Mlle la Directrice a la bonté de les préparer dans la semaine et les présente à l’acceptation de ses compagnes à la réunion du dimanche.

Art. 3ème. Les répétitions ne passeront jamais trois quarts d’heure, pour le mois de Marie[1] surtout.

Art. 4èeme. On s’y prendra plusieurs dimanches à l’avance lorsqu’il s’agira d’apprendre de nouveaux cantiques, afin de ne pas fatiguer et d’éviter le plus possible les répétitions dans la semaine surtout encore dans le mois de Marie.

Art. 5ème. Dans le mois de Marie, on indiquera le dimanche tous les cantiques que l’on devra chanter chaque jour de la semaine, on les mettra même par écrit, s’il est nécessaire, afin d’éviter à l’église, à l’exercice du soir, toute raison de causer et de se distraire, ce qui malédifie toujours l’assistance.

Art. 6ème. Quand nonobstant les précautions suggérées dans les articles précédents, un cantique nouveau ne sera pas suffisamment su pour être chanté convenablement, on ne le chantera pas., et on ne prolongera jamais les répétitions à ce sujet.

Art. 7ème. On va aux répétitions chez Mme Clercq deux fois l’année pour la fête de la Purification[2] et pour la fête de la Congrégation. Ces réunions auront lieu immédiatement après les Vêpres : Mme Clercq en sera toujours avertie à l’avance. Pour la fête de la Purification, les répétitions commenceront le 1er dimanche de Janvier et pour la fête de la Congrégation le 1er dimanche de Juillet.

Art. 8ème. Mlle la Directrice du chant connaîtra les demoiselles sur lesquelles elle peut le plus compter pour l’exactitude à se rendre aux exercices : cela est nécessaire pour former par avance les diverses parties du chant et par là pouvoir commencer aussitôt que l’on est arrivé au lieu des exercices. Toujours pour la même raison, si Mlle la Directrice n’avait pu se rendre à l’heure fixe pour la classe du chant, Mlle la Directrice tiendra sa place, et à son défaut, la plus ancienne des chanteuses. Quant aux chanteuses qui ne peuvent se rendre exactement à la classe de chant, comme nous savons que ce n’est pas la bonne volonté qui leur manque pour une plus grande régularité, elles seront toujours accueillies avec bonté et reconnaissance, lorsqu’elles pourront venir se joindre à la partie du chant qui leur aura été assignée.

Art. 9ème. Comme les jeunes enfants qui désirent faire partie un jour du corps des chanteurs forment l’espérance future du chant, il est très important de s’en occuper d’une manière toute spéciale. Cette mission, si agréable à la Sainte Vierge et en même temps si méritoire, sera confiée à l’une des chanteuses, bien connue pour son zèle pour la gloire de Marie, et la bonté, il faut dire, toute maternelle, pour ces enfants : elle y consacrera autant que possible, chaque dimanche, un quart d’heure.

Art. 10ème. Les demoiselles qui font partie du chant auront la plus grande charité les unes pour les autres. Il faut qu’une bonne et franche cordialité soit constamment l’âme de leurs réunions. Cette douce intimité, jointe à beaucoup de bonté pour les jeunes aspirantes du chant, sera d’une grande édification pour ces enfants, et un puissant attrait pour leur faire aimer la classe de chant, qui deviendra ainsi pour elles, après leur première communion, le moyen le plus efficace de persévérance.

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[1] « Mai, mois de Marie, est le plus ancien et le plus connu des mois consacrés, officiellement depuis 1724. (…) Cette consécration est née à Rome. La promotion du mois de Marie doit beaucoup aux Jésuites. Au XIIIe siècle, le roi de Castille avait déjà associé dans son chant la beauté de Marie et le mois de mai. Au siècle suivant, mai étant le mois des fleurs, un dominicain avait l’habitude de tresser des couronnes pour les offrir à la Vierge le 1er mai. Au XVIème siècle, St Philippe Néri exhortait les jeunes gens à manifester un culte particulier à Marie pendant le mois de mai. Marie n’est pas le terme de la prière, elle en est l’occasion. C’est parce qu’il se termine par la fête de la Visitation, que le mois de mai nous invite à nous rapprocher de Marie pour la prier, la chanter et nous confier à sa médiation. »  http://arras.catholique.fr/page-35760.html

[2] La Légende Dorée donne une explication complète des origines et de la signification de cette fête, mieux connue comme fête de la Chandeleur, célébrée le 2 février. https://fr.wikisource.org/wiki/La_L%C3%A9gende_dor%C3%A9e/La_Purification_de_la_Bienheureuse_Vierge_Marie

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Vie et mort d’un enfant russe en 1916

Bébé en résumé. Histoire de sa brève petite vie

L’auteur de ce mémorial, qui s’appelle elle-même simplement « Nursie », ne donne que très peu d’indications sur sa propre personne. Elle faisait partie de ces nurses anglaises très prisées de l’aristocratie russe dans les dernières décennies avant la Révolution. Elle ressemblait sans doute beaucoup à ses consœurs employées comme elles à élever les héritiers de la Russie impériale et qu’elle connaissait peut-être.[i] La rédaction reprend sans doute des notes ou des fragments d’un journal intime. Tous les événements évoqués sont soigneusement datés avec pour bornes extrêmes novembre 1916 et 1920. Puisqu’il s’agit d’un mémorial destiné à rappeler l’enfant dont elle avait la charge, morte très tôt, les indications de personnes ou de lieux sont évidemment entièrement dépendantes de la trop brève histoire de ce Bébé. Il reste que ces indications, même sommaires, sont un moyen pour le lecteur de retrouver quelque chose du mode de vie d’une société qui ne se savait pas condamnée à très brève échéance. L’émotion que transmet ce mémorial ne peut nous laisser indifférents, alors même que nous tentons de reconstituer quelques bribes d’un monde disparu. On remarquera qu’aucune allusion, sinon aux blessés de la guerre, n’apparaît aux événements dont Nursie a forcément eu connaissance et dont elle fut peut-être témoin. L’apparition dans ces pages des princesses qui allaient être assassinées en 1917 a quelque chose de tragique, tant elle évoque une sorte de bonheur pré-révolutionnaire destiné à la destruction.

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Notre traduction ne prétend pas à la perfection, seulement à donner au lecteur francophone une idée de l’original, dont on peut consulter par ailleurs les reproductions.

Tous les noms de personne ou de lieu n’ont pas toujours été déchiffrés et certaines transcriptions sont probablement inexactes. Les lecteurs plus connaisseurs que nous de l’ancienne Russie sont priés de nous transmettre leurs corrections ou indications.

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J’ai repris la rédaction le dimanche nov. 1916 au 10 Furstatskaïa. Petrograd. Russie.[ii]

L’adorable Bébé Ballascheff est né le 21 mai 1914 du calendrier russe à l’hôtel Campbell à Paris. Elle était toute petite et pesait 6 ½ livres. Elle avait une nourrice française et le Bébé grandit de manière splendide. Bébé fut baptisée le 8 juin 1914 dans le même hôtel. Sa grand-mère Ballascheff représentait le comte Varonsoff qui était son parrain.  Sasha, le frère de Bébé, représentait le comte Hendrikoff qui était parrain et également oncle de Bébé. Madame Orloff était la seule visiteuse et le nom donné à Bébé fut Élisabeth, d’après sa marraine[iii]. Je ne l’ai jamais sortie dans Paris.

Le 20 juin 1914 nous quittâmes Paris pour Trouville, au bord de la mer. Nous restâmes à l’hôtel Roche-Noire (Hôtel des Roches Noires) avec un temps splendide toute la journée.

Peter, l’oncle de Bébé, s’était marié le 29 juin 1914 à Saint-Pétersbourg. Bébé était vêtue de sa jolie robe avec des rubans. Le grand-père Ballascheff était présent à l’hôtel ce jour-là et   y resta quelques jours. En juillet, nous quittâmes l’hôtel pour une villa à Villerville, à environ deux miles de l’hôtel : la Villa Ida, très agréable et très tranquille.

Bébé était dehors toute la journée et tellement adorable au bord de la mer. Nous étions là tellement en hauteur. Bébé reçut sa première communion à la villa Ida. Le même prêtre qui l’avait baptisée à Paris vint et lui administra la première communion. Le Docteur Pascal venait presque chaque jour. Il habitait tout près. Les trois autres enfants étaient très heureux et allaient se baigner à Trouville avec leur papa. Ils allaient aussi se promener à pied avec lui et également en promenade en automobile. Hélas, c’est alors que la guerre fut déclarée le 18 juillet 1914, calendrier russe. L’Angleterre, la Russie et la France contre l’Allemagne. Le papa de Bébé avait quitté la France quelques jours avant pour Mannheim pour retrouver sa mère et la pauvre Madame resta dans un état d’agitation pendant un moment car elle n’avait pas de nouvelles d’eux. Le fait qu’ils se trouvaient en Allemagne était évidemment angoissant. Elle n’allait elle-même pas très bien. Un télégramme arriva enfin disant que Monsieur B et sa mère étaient en route pour la Russie. Que nous fûmes tous reconnaissants de les savoir en sécurité hors d’Allemagne ! Mais très tristes d’apprendre que le mari de Madame avait été mobilisé dès la première semaine. Elle était dans un tel état, la pauvre, et voulait retrouver ses deux enfants. Naturellement, il fut difficile de la consoler et de la calmer. J’étais très inquiète pour la chère Bébé quand elle était ainsi bouleversée. Nous quittâmes la villa et allâmes rendre visite à Madame Muriaeff   à la Villa Bellabree ( Bel-Abri)  à Deauville. Très jolie villa mais loin de la   mer. 

Le temps était beau mais tout le monde était si triste quand des soldats passaient quotidiennement pour rejoindre le front. Beaucoup arrivaient chaque jour tous blessés car les grands immeubles et le casino avaient été convertis en lazarets. Madame Leraishankar  était là également avec sa fille, Madame Muraieff. Elles avaient un petit bébé d’un mois et deux enfants plus âgés. Le 26 juillet 1914 était le 14e anniversaire de mariage de Madame.   L’adorable Bébé lui donna un petit bouquet de petites marguerites. Elle les tenait dans ses mignonnes petites mains. C’était un plaisir de la voir. Les autres enfants avaient un petit cadeau pour Maman. Ils essayaient de la rendre aussi heureuse qu’ils le pouvaient et de remplir ainsi au mieux la place vide de leur papa. Nana était également en Angleterre à ce moment.  Nous quittâmes bientôt Deauville. Nous y fûmes environ un mois je crois. Puis nous partîmes pour l’Angleterre dans un petit bateau qui allait au Havre.  Ce fut un long voyage pour retrouver les gros bateaux pour Southampton.  Ils étaient pour une part remplis de soldats français, belges et anglais. Je descendis de la voiture pour serrer les mains de trois soldats anglais. J’étais si heureuse de les voir. Il y avait au port un grand navire hôpital. Notre bateau partit très tard. Il était tellement encombré. Nous avions comme escorte un gentleman italien, un Mr Riverberni.   Il était si gentil. Nous arrivâmes le lendemain à Southampton à midi mais il fallut beaucoup de temps avant de pouvoir descendre du bateau. Tant de monde et des contrôles de passeport si stricts. Madame avait beaucoup souffert pendant la traversée et elle avait été obligée de rester sur le pont toute la nuit. Je fus malade moi aussi à l’hôtel.  Nous y passâmes la nuit. J’avais Ena dans ma chambre. Oh !  L’adorable Bébé fut si sage sur le bateau. Elle avait un sourire pour tout le monde. La steward dit quel beau et mignon Bébé. Nursie fut malade au début mais  cela passa vite. Le lendemain la famille Muraieff vint s’installer dans le même hôtel. De même Mme Leraishankar. Nous fîmes le voyage de Londres tous ensemble en passant par plusieurs gares.  Nous laissâmes Mr et Mme Muraieff à Londres.  Les nurses et trois enfants continuèrent avec nous et Madame Avaroff.   Une autre fille de Madame Leraishankar nous accueillit dans une petite gare pas loin de Londres et nous conduisit à West Grinstead Park où elle habitait. Le superbe vieux château appartenait à Lady Burrel. Belles pelouses et jardins et parc pour les cerfs.

Nous eûmes beau temps. Le 31 août Bébé fut vaccinée et les trois reçurent un vaccin et même en double. La mignonne avait très mal au bras mais elle fut très sage et vers le neuvième jour nous partîmes tous d’ Horsham Station  pour Londres.

C’était le 16 septembre 1914. Nous traversâmes pour aller à Kings Cross Station. De là à Newcastle.  Nous arrivâmes très tard à Newcastle.  C’était un samedi soir.  Nous passâmes la nuit dans un hôtel tout près de la gare. Bébé avait une éruption et son bras était pansé.  Comme elle était sage ! Elle dormit très bien et le dimanche soir nous repartîmes pour la Russie. D’abord un bateau pour Bergen. La traversée fut épouvantable. Tout le monde malade sauf la douce petite Bébé.  Sa nurse était trop malade pour la nourrir. La stewardess fut si gentille. Elle vint s’occuper de Bébé, la changea, lui lava les mains et le visage. Nous prîmes le déjeuner et le thé dans un hôtel de Bergen. Nous reprîmes le train le soir même pour Stockholm. Nous nous arrêtâmes deux jours et une nuit là-bas à l’hôtel.  La pauvre nurse perdit presque tout son lait.   J’ai dû sortir en acheter et stériliser des biberons. Heureusement, il n’était pas désiré. Oh !  Quelle adorable Bébé. Elle était si sage et si patiente et mignonne même quand elle n’avait pas de nourriture. Nous repartîmes le soir en train pour la Finlande, nous rapprochant de la maison. Un voyage pas trop pénible mais un train très lent. Nous arrivâmes enfin à Tornio.

Nous eûmes une longue automobile mais elle tomba en panne. Il fallut aussi descendre et il commençait à faire sombre et très froid. Nous traversâmes ensuite sur un ferry. Nous étions si heureux de voir des soldats russes. Nous eûmes un bon repas dans le train avant de repartir. Quelle joie enfin à Petrograd. La jeune comtesse accueillit Madame. Nana, Bébé et moi nous restâmes au Michaelofsky avec Madame.

Nana et les trois autres enfants allèrent au Gapolee ( ?).  Il était très tard mais Bébé était encore très éveillée et gaie. Auntie et Bonne étaient tellement ravies.  Que Dieu la bénisse : le long voyage ne l’avait pas affectée. Nous restâmes à Petrograd jusqu’au 4 octobre 1914. Nous partîmes alors pour Tsarskoie[iv].

Nous eûmes la datcha Steinbock dans le Sherokniarsky( ?).  C’était très confortable avec de jolies chambres. Mais la mignonne Bébé était souvent pas très bien. Nous eûmes à faire chercher le Dr Groose.  Nous sortîmes rarement. Nous y passâmes Noël et le jour de l’An. Ce fut un Noël plutôt terne. Pas d’arbre, du fait de la guerre. Le matin de Noël Ena vint dans ma chambre avec son bas vers six heures et se mit dans mon lit. Elle était si silencieuse pour ne pas réveiller Bébé. Bébé et moi nous leur donnâmes à tous un petit cadeau.   Bébé donna aussi à sa nurse un joli calendrier.

Le 1er janvier 1915 eut lieu le 10ème anniversaire de la mignonne Ena. Bébé lui donna un tout petit oreiller couvert en satin. Elle l’adore et le presse toujours sur sa poitrine quand elle s’endort.  Le 28 février ce fut l’anniversaire de Sacha et elle lui donna un petit présent de ses propres mains avec un sourire si rayonnant sur son visage. Nous fîmes quelques sorties en février et nous ouvrîmes la fenêtre de temps à autre. Je l’habillais et je la mettais dans son landau pour la faire aller et venir dans la pièce. Elle adorait nourrir les pigeons. Ils se posaient sur le seuil de la fenêtre et elle avait l’air ébahie lorsqu’ils s’envolaient. Nous nous promenions en général de 11h à 1h et Bébé pouvait ainsi voir les chevaux en train d’être harnachés. Elle cherchait alors son bonnet et riait. Très excitée également quand je disais que Bébé allait voir maman. Où est son châle ? Elle était ravie avec un air si satisfait lorsqu’elle regardait à travers le voile de son landau avec un air tellement satisfait. Lorsque je lui donnais ses repas elle regardait l’Icône et se signait. Son papa vint à la maison pour la première fois. Lui et Maman venaient à la nursery vers 5 ou 6 h. Bébé adorait jouer à cache-cache avec Maman derrière le rideau. Elle adorait danser et remuait ses chères petites jambes, surtout la Vinljirkarsky ( ?).  Les enfants jouaient parfois pour elle sur leurs balalaïkas une danse qu’elle adorait. Comme ils l’aimaient, tous les 3 ! C’était ensuite l’heure du bain à 6h30 et Maman venait alors aider à la sécher, à lui mettre sa petite chemise, à brosser ses cheveux et la prenait sur ses genoux. Pendant que Nana rangeait tout Madame appelait : «Vite, vite, Nana, Bébé demande sa Nana Nana». Avant de lui donner à manger je la prenais sur mes genoux et Madame prenait l’Icône et la bénissait et elle restait tranquille.  Et alors Maman disait «maintenant Bébé je dois aller bénir papa et Oncle Alex, souhaite bonne nuit à Maman». Elle soupait puis allait au lit. Pour son repas de 10 heures Maman venait et papa aussi lorsqu’il était à la maison. Elle était très amusante dans ces moments-là, toute vive et elle sautait sur sa table comme si elle était sur un cheval. Maman et Papa riaient et même quand son Papa la prenait dans ses bras elle bondissait de manière trop drôle. Quand ils remontaient l’escalier pour la quitter elle appelait Maman tout doucement et Maman redescendait 2 ou 3 fois, elle ne pouvait pas la laisser tant elle était mignonne et fascinante. Elle prenait ensuite son repas et s’installait pour la nuit. Dans l’après-midi elle restait assise dans son landau dans la nursery de jour près de la fenêtre. Vers 4 heures les corbeaux avaient l’habitude de se rassembler sur un arbre juste en face. Je lui disais : voilà les corbeaux qui vont faire bye-bye. Elle regardait souvent de la fenêtre Madame qui sortait en voiture et Bébé lui faisait signe de la main. Je disais La, La et elle adorait quand Nana se cachait près du berceau et bondissait soudainement. Elle faisait «Essa fri fri pladushlkaz» et applaudissait.  Elle comprenait les 3 langues. Quand elle entendait les corbeaux en promenade elle les imitait si gentiment, de même quand les coqs chantaient ou que le chien aboyait. Elle réussissait moins bien avec le chat. Le dimanche nous allions tous avec Maman à l’église, faisions une promenade puis retrouvions tout le monde après le service. Elle dormait en général dehors. Ena allait souvent se promener avec elle car elle avait moins de leçons que les autres. Bébé adorait jouer avec elle. Le 13 mars 1915 ce fut le dimanche des rameaux. Bébé reçut la Sainte Communion dans l’église du palais à Tsarskoie. Elle était tout simplement angélique. Elle embrassa les Icônes avec sa Maman. Elle était tellement sage même si c’était l’heure de sa sieste. Elle mangea un peu de son hostie et en remporta un petit morceau à la maison. Nana était avec nous à l’église. Une belle église. Plusieurs officiers blessés venus de l’Hôpital du Palais étaient là. Le dimanche suivant c’était Pâques. Bébé donna à sa maman un œuf avec une icône peinte dessus. J’emportai deux morceaux d’hostie de la communion de Bébé, un pour Maman et un pour Papa, et la mignonne donna à tous un œuf de ses gentilles petites mains, à chaque fois avec un visage radieux. C’était un plaisir pour elle. Nana était enchantée de son œuf avec le X.B. et des fleurs. Les enfants étaient ravis. Bébé leur donna un œuf à chacun elle-même. Après le déjeuner, la Grande Duchesse Olga et la Grande Duchesse Tatiana vinrent rendre visite à Madame et vinrent aussi à la nursery pour voir Bébé et jouèrent un moment avec elle. Bébé venait de se réveiller. La Grande Duchesse Anastasia et Maria vinrent également pour voir Bébé pendant que nous étions dans cette Datcha.[v]

1906

1914

Elle commença à pouvoir s’asseoir à table dans sa chaise haute pour manger un biscuit Mellin tandis que Maman prenait le thé.

Elle aimait ça énormément et elle aimait également être promenée dans sa chaise à roulettes. Elle trouvait cela très amusant. En mai nous quittâmes cette datcha pour aller dans une autre sur la Volkonsky qui appartenait à la Comtesse Shouvaloff. Peu de temps après Bébé tomba malade du typhus. Madame était avec M. B. au Tsarskoie. Nous dûmes l’envoyer chercher. La pauvre chérie était tellement malade ! Le Dr. vint deux fois par jour. J’étais angoissée jusqu’au retour de sa Maman. Elle resta très faible un long moment. Puis en juin nous sortîmes à nouveau, d’abord un peu dans le jardin. Nous eûmes le Dr Boosh [Bush ?] pendant la dernière phase de la maladie car le Dr Groose [Grüss ?] était parti en vacances. L’oncle de Bébé, Alex, vint souvent depuis la ville. Il fut photographié à côté du landau de Bébé. Madame et également Sophie photographièrent Bébé dans son landau avec Ena. Ena en prit une ensuite de Bébé dans son landau avec Sophie à côté d’elle et une autre avec Bébé sur les genoux de Sophie, Sasha et Ena à côté. J’adore celle où Bébé est en train de rire. Nous recommençâmes bientôt nos promenades. Ena nous accompagnait souvent. J’étais heureuse de les avoir toutes les deux avec moi. Pendant les vacances, quand il n’y avait pas de leçons, les trois venaient avec nous. Je cueillais des fleurs sauvages et des herbes et chaque lundi je portais des marguerites blanches à Anna. Nana quitta Bébé au début de mai et je retournai en France.

Nous allions au parc chaque jour, parfois aussi après le thé s’il faisait très chaud. Bébé allait beaucoup mieux. Souvent sa Maman la prenait sur ses genoux pour jouer du piano et chanter « Embrasse-moi encore, j’aime ça ». Bébé tournait sa petite tête et regardait sa Maman gentiment et l’embrassait, puis riait gaiement. En août 1915 nous allâmes à la Datcha, au-delà de Volkonskie, près de la Datcha de Lackens de la Comtesse Asten, dans la vallée de Skairsky. J’avais de petites pièces mais j’étais dehors tout le jour. Bébé eut là son jour des Noms (baptême ?) le 5 septembre 1915. Son premier et son dernier, que Dieu la bénisse. Sa Maman lui donna une broche en or avec deux perles et son Amama (grand-mère ?) une petite perle. Son Ama un bol et une cuiller à porridge en argent. Son Papa était avec nous ce jour-là. La Grande Duchesse Victoria Feodorovna[vi] vint voir Bébé juste à l’heure du bain. Elle lui demanda « Où est Papa ?» et la mignonne dressa son petit doigt pour bénir Papa. Qu’elle était mignonne ! La Grande Duchesse la trouva adorable. Madame fit alors photographier toute la famille. Nous y retournâmes le lendemain. Bébé est par terre en train de jouer avec ses jouets, les enfants auprès d’elle, son Papa d’un côté et sa Maman de l’autre. Cela fait une charmante photo. Une aussi de moi seule avec les 4 enfants. Elle était adorable. Elle rampait sur le plancher pour aller à la porte de Nana et appelait Nana ! Quand elle entendait les voix des enfants elle était toute excitée. Elle me regardait et appelait Sacha, puis Sofo pour Sophie et Mama pour Ena. Elle adorait quand ils venaient jouer avec elle. Quand nous passions devant le lazaret de Tsarskoie et qu’elle voyait les blessés dans le jardin Bébé joignait ses petites mains, secouait les épaules et disait Boo Boo, puis leur souriait. Ils disaient souvent Bye-Bye Baby en anglais. Tous semblaient heureux de la voir car elle avait toujours un beau sourire et des yeux si doux. Le 8 septembre 1915 nous quittâmes Tsarskoie pour la Crimée. Nous allâmes à Michaelovsky pour le thé et pour dîner Bébé avait ses Mellin à côté de sa chère Amama sur une petite table à côté de son lit. Qu’elle était mignonne. Amama était sous le charme. Après son thé elle s’asseyait sur le lit d’Amama et jouait. Elle était tout le temps si amusante et si sage. Je l’amenai dans la salle à manger où nous avions le dîner. Assise sur mon genou elle était très amusante, gaie et animée en permanence. Elle était ravie du chien de son oncle Alex. Amama répétait tout le temps quand nous étions là-bas que les visites de Bébé étaient ses meilleurs remèdes. Elle se portait toujours mieux après une visite de Bébé. Ensuite venaient les aurevoirs. Ce qui était fort triste pour la chère Amama. Pour le voyage, elle avait préparé dans un panier une quantité d’animaux avec lesquels Bébé pourrait jouer dans le train. Elle lui avait donné également un joli service en argent émaillé. Mais nous partîmes. La princesse Cherbatova était là pour dire au revoir.

Madame et les enfants dirent à quel point Bébé était mignonne. Même bien après l’heure du coucher elle restait un vraiment adorable Bébé. Nous nous rendîmes à la gare et nous installâmes dans le train. Bébé avait son biberon et elle s’endormit comme un ange. Nous eûmes un wagon pour nous seuls jusqu’à Sébastopol. Nous y arrivâmes vers midi. Longue attente pour les automobiles puis nous partîmes enfin pour à peu près 5 heures de route jusqu’à Alupka[vii]. La mignonne Bébé fut placée dans la mauvaise voiture de telle sorte que je n’avais rien pour la nourrir. Heureusement, Madame avait quelques biscuits et une bouteille d’eau potable. Bébé fut ravie d’avoir de quoi boire. Madame, les enfants et moi, nous étions tous dans la même automobile, mais elle tomba en panne à peu près à mi-chemin. Il fallut descendre et nous allâmes dans une petite maison au bord de la route où nous eûmes un peu de thé. Il y avait un chat noir. Bébé s’amusait beaucoup. Il grimpa sur mes genoux et Bébé tendit sa petite main. Le chat l’égratigna un peu et la mignonne me regarda comme pour demander qu’est-ce que c’est, Nursie, qui égratigne ? Petit ange. L’automobile fut enfin prête et nous reprîmes notre voyage. Quelle route dangereuse tout au long des falaises, si hautes, avec la route si étroite. Il commençait à faire sombre, sans lumière permise face à la mer, à cause de la guerre. Il faisait nuit quand nous arrivâmes au Palais[viii].

Je m’occupai aussitôt de préparer un biberon pour Bébé. On avait fait une erreur quant aux chambres et la nôtre n’était pas prête. Il fallut déménager plein de meubles. Je pus finalement la mettre au lit. Elle dormit parfaitement. Nous fûmes dehors avant 10 heures. Vue superbe sur la mer dont nous étions très proches, très en hauteur. Je m’installai dans le jardin et Bébé s’endormit sur mes genoux au soleil sur le balcon. Temps superbe. Madame sortit tôt également. Elle dit qu’elle n’aimait pas la Crimée qui paraissait si triste. Tous ces rochers suspendus au-dessus de nos têtes. Elle préférait Cannes de beaucoup. Bébé aimait les fleurs. Partout de belles fleurs. Elle aimait beaucoup les lions en marbre dans l’escalier, surtout celui qui dormait.

Elle le caressait et disait (… ?). Quelle aimait les petits cailloux du chemin ! Elle aimait les tenir dans ses mains avec toujours une fleur quand elle s’endormait. Il se mit tout à coup à faire très chaud et Bébé se sentit mal. Elle eut une attaque de diarrhée qui ne dura que quelques jours. Elle eut le Dr Varosskarsky qui s’occupait de Madame. Il dit que Bébé était très délicate et ne pourrait pas marcher pendant quelque temps. La mignonne. Elle se remit rapidement, profitant bien. Elle prenait du poids, toujours amusante. Elle voulait attraper les mouches. Elle adorait quand Ana prenait une serviette et tapait sur le mur en prétendant les attraper. Quand on en attrapait une qu’on lui mettait dans la main elle frissonnait et retirait la main. Elle était si drôle. Puis elle rappelle «Ana Ana flie, flie Ana». Madame se rendit une fois à Yalta et ramena un landau et une chaise haute pour Bébé. Sacha lui donna aussi une grosse coccinelle qui se remontait et avançait. Elle l’aimait beaucoup. Elle jouait dans son lit le matin avec les animaux qu’Amama lui avait donnés pendant que je me lavais et m’habillais. Nous faisions maintenant de longues promenades puisque nous avions le landau. J’aimais le parc du haut. Dès qu’elle s’endormait je m’asseyais sur un banc sans la faire rouler. Elle faisait de bonnes et longues siestes à l’extérieur. Retour à la maison pour le déjeuner à midi. Elle mangeait en général très bien.  Ana s’en occupait ensuite pendant que je déjeunais et je ressortais avec elle jusqu’à 4 heures. Nana venait parfois avec nous pour nos sorties. Ena donna à Bébé une petite cuiller en bois qu’elle utilisait pour ramasser des cailloux. Oh mon adorable Bébé, que je l’aimais ! Le Comte Peter vint rendre visite à Madame. Il était le parrain de Bébé. Il alla à Yalta et il lui rapporta un adorable petit ours brun. Mais la mignonne commençait à être malade et ne semblait pas vouloir jouer avec. Elle avait une forte fièvre et nous envoyâmes chercher le Dr à Alupka.

Il dit que c’était à nouveau le typhus. Le premier jour elle n’allait pas très bien. C’était le 16 octobre 1915. Elle allait plus mal de jour en jour. Quatre molaires sortaient en même temps, la mignonne, et sa frêle petite nature ne pouvait pas le supporter : 2 sortirent, pas les 2 autres. Elle eut des convulsions, ma douce petite. Légères au début le 2 novembre 1915. Elle ne prit qu’un petit peu de son biberon le matin, puis elle fut malade et eut une violente attaque de convulsions. Elle n’en revint jamais, ma mignonne. Ce fut son dernier biberon. Elle eut l’attaque vers 10 heures du matin. On la déposa sur sa table enveloppée dans de la flanelle. Nous avions aussi le Dr. Finkelstein de Yalta. Il fit tout ce qu’il pouvait pour elle. La mère de M. Ballascheff arriva ainsi que sa sœur la Comtesse Osten Saxen[ix] . Tous attendaient dans l’angoisse Mr. B. Nous la déposâmes dans son petit lit. Elle resta ainsi, ne parla pas, ne remarquait rien, seul son petit bras s’agitait, sa pauvre petite langue paralysée. Elle ne pouvait ni manger ni boire, juste le 1er jour quelques gouttes d’eau, de lait ou de bouillon. Elle fut nourrie ensuite par injection avec du lait, du bouillon, des œufs et des graines de lin filtrées. Les Drs lui firent des injections de morphine et de camphre. Ils firent tout ce qu’ils pouvaient pour la préserver. Son cher Papa arriva le mardi 3 novembre 1915, juste après le déjeuner. Nous étions heureux qu’elle soit encore en vie bien qu’elle ne pût pas le reconnaître. 2 ou 3 nuits plus tôt elle avait appelé papa trois fois. Le 4 novembre 1915 au matin elle parut plus mal. Madame envoyer chercher un prêtre et la chère Bébé reçut la Sainte Communion. Le Comte et la Comtesse Varonsoff arrivèrent. La Comtesse vint voir Bébé. Elle était sa marraine. Bébé reprit un peu de vie et sembla mieux. Madame et moi nous étions si heureuses qu’elle puisse aller mieux. Hélas, non. Dieu en avait décidé autrement. Ce fut une période très, très triste, en pensant chaque jour et à chaque heure qu’elle nous quitterait. Nous avions 2 Drs sur place jour et nuit, mais elle échappait à leurs compétences, abandonnée aux mains du plus Grand Médecin et guérisseur de tous. Le 10 novembre 1915 vers 2 heures du matin mon précieux Bébé fut appelé à rejoindre son foyer céleste. Dès que Bébé fut apprêtée, le prêtre et des chanteurs arrivèrent et donnèrent un service tôt le lendemain. Nouveau service à 8 heures du soir, puis 2 autres. Les chants étaient très beaux. Le 12, service à 8 h. J’emportai le corps à l’église. Le service funéraire eut lieu. 6 petites filles habillées en tuniques de soie blanche étaient les porteuses et toutes les chanteuses étaient en blanc. Miss Harris et ses 3 petits élèves escortaient nos enfants. C’était les enfants du jeune Comte Voronsoff, tous là pour aider et porter la Bébé chérie. La mignonne petite Ena se tourna souvent vers moi en me donnant sa chère petite main pour communiquer sa sympathie. Mr Ballascheff, le Papa de Bébé, se tenait debout devant le cercueil. Bébé fut portée à l’église avec le couvercle du cercueil ouvert. Il y eut un très long service. La Grande Duchesse Xenia[x], la Comtesse Akalani et Madame Denn étaient présentes au service ainsi que ma vieille amie Miss West.

La Grande Duchesse Xenia

Tous retournèrent au Palais pour déjeuner. Mais le Felcheritsar et moi non restâmes à l’église avec Bébé. Miss West resta également avec moi. On referma le couvercle. Mon Dieu, que ce fut dur de ne pas revoir le doux petit visage et les mignonnes petites mains si gentiment croisées sur sa poitrine tenant sa chère petite Boshinkar. Quand tous revinrent à l’église Bébé fut placée dans l’automobile. J’étais à côté d’elle. Nous partîmes pour Sébastopol. Le dernier voyage de Nursie avec elle. J’avais eu le premier avec elle également. Il faisait nuit quand nous arrivâmes à la gare. Nous attendîmes longtemps le prêtre. Quand il fut arrivé il y eut un petit service avant de transporter le corps. Le cercueil fut placé dans le camion puis porté dans un autre bateau pour faire le voyage. Nous prîmes un peu de nourriture à la gare avant de partir. Il était très tard, près de minuit. Nous voyageâmes toute la journée de vendredi et de samedi. Le dimanche 15 novembre 1915 nous arrivâmes à la gare de Tsarskoie Selo. Beaucoup d’amis nous y attendaient. Un autre service eut lieu tandis qu’on portait le cercueil du camion au corbillard, tout blanc, comme les chevaux, et drapé de blanc. Un petit chariot tout blanc transportait des rameaux de sapin à répandre au long du chemin vers l’église. Nous dûmes passer devant la maison où la chère Bébé se trouvait un an auparavant et d’où elle regardait par la fenêtre. Nous arrivâmes à la Cathédrale St Catherine, il y eut un service funèbre et Bébé fut transportée hors de la cathédrale, en descendant quelques marches, dans une charmante petite église souterraine.

Tout était très beau orné de sapins. Bébé fut placée face aux icônes avec des bougies tout autour d’elle avec des quantités de couronnes de pures fleurs blanches et des croix. Il y eut un court service et nous laissâmes notre agneau adoré dans le sein du Berger. Il y eut un service du souvenir le 18 novembre et à nouveau le 29, puis un dernier service le 19 décembre 1915. Nous allâmes souvent voir la chère petite, si paisible. C’était bon de sentir toute proche le doux petit ange. Le jour de Noël anglais, Nursie lui apporta une couronne de petites marguerites, la fleur qu’elle aimait tant, Je quittai Yarskoie le 27 février 1916 et restai à Petrograd jusqu’au 1er mai 1916. Le 25 mars j’allai à Yarskoie pour voir la chère Bébé. Le 24 avril 1916 je retournai à Yarskoie pour voir Madame et ce fut la dernière fois que je vis Bébé à Yarskoie le 1er mai 1916. Je partis pour Sehkaft ( ?) le 18 mai 1916. La chère petite fut apportée à Sehkaft, pas dans sa maison mais à l’église dans son cercueil. Petit ange. Mr Batibar apporta le corps dans le landau, également Mr et Madame, les enfants, les précepteurs, le tuteur et les servantes également. Nous accueillîmes le corps à la grille de l’église. J’avais une couronne de lys, pour notre chère lys blanc. Il y eut le lendemain un service à l’église et également le vendredi. J’y allai avec Mr B. et les enfants. Le samedi 21 mai 1916 la chère Bébé fut enterrée près de l’église. C’était son deuxième anniversaire, une brève petite vie mais, oh ! si mignonne. Elle laissait derrière elle un si beau rayon de soleil pour notre souvenir. Nous devons tous nous en souvenir.

[….]

Poèmes composés pour la chère Bébé par sa maman et donnés à moi à Sehkaft en juin 1916

[… Autres poèmes composés par Nursie en août 1916 à Vartemargar]

La chère Madame est morte le 4 avril 1919 à Thislovodstock Thaplhass. Les enfants m’envoyèrent une lettre en Angleterre pour me relater la si triste nouvelle. On me dit que la chère Madame avait levé les yeux et souri et dit si c’est la fin, alors c’est beau. Elle appela ses enfants près de son lit, les embrassa, les bénit puis dit adieu et trépassa paisiblement.

[…]

Le Papa de la chère Bébé fut amené à Petrograd chez sa mère dans le Kagolee ( ?). Le 16 octobre 1916, c’était un dimanche. Il était atteint du typhus et le vendredi suivant, le 21 octobre 1916 vers 6h 30 du soir, il trépassa. Le 24 octobre 1916 le corps fut transporté à L’Alexandre Lavra.

Il y eut un service funèbre complet et il fut placé dans un caveau dans une toute petite église à l’intérieur de la grande église. Il y resta jusqu’au printemps, le 29 octobre 1916. C’était le service du 9ème jour, le 9 novembre 1916. Le service du 20ème jour eut lieu le 10 novembre, à la date où sa chère petite Bébé était morte l’année précédente. Madame fit donner un service du souvenir pour Bébé et reçut elle-même la sainte communion. Le 29 novembre eut lieu le service du 40ème jour à la Cathédrale Alexandre Lavra. Il y eut l’an dernier le service du 20ème jour pour la chère Bébé à la Cathédrale Ste Catherine de Yarskoie Selo. À la même date du 29 novembre 1915. Madame et les enfants ne purent être présents. Ils eurent un service à Thislavodstock. Le cher Mr B., son père, sa mère, sa sœur et son frère furent tous présents à l’église, ainsi que la femme du frère et quatre fils, de même que le frère et la sœur de Madame et plusieurs autres amis.

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Le mémorial s’achève sur plusieurs poèmes et pensées d’inspiration religieuse fervente, datés de Barnsley 1919 et Lawnwith 1910.

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Plusieurs pages du reste du cahier avaient été arrachées.

[i] http://www.eliotsofporteliot.com/individuals/coster-sisters.html

[ii] Cette rue des beaux quartiers de St Petersbourg croise la Perspective Nevsky.

 

[iii] Le Comte Hendrikoff et le Prince Orloff avaient fait partie de l’escorte du Tsar lors de sa réception à Cherbourg par le Président Loubet le 5 octobre 1896. Olga Hendrikoff

La Comtesse Hendrikoff a évoqué sa vie avant, pendant et après la guerre dans A Countess in Limbo. Diaries in War & Revolution Russia 1914–1920 France 1939–1947, Archway Publishing, 2016 (edition électronique).

[iv] https://www.ledevoir.com/vivre/voyage/353826/l-incroyable-renaissance-de-tsarskoie-selo

[v] Dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918, la famille impériale de Russie, dont les grandes duchesses, fut assassinée dans la villa Ipatiev à Iekaterinbourg.

[vi] « Le 4 février 1909 mourut l’oncle de l’empereur, le fils du tzar-libérateur, le grand-duc Vladimir Alexandrovitch. Le grand-duc s’était retiré du service en automne 1905 et vivait depuis lors d’une calme vie de famille. C’est à cette époque que son fils aîné, Cyrille Vladimirovitch, avait épousé, sans l’autorisation de l’empereur, la femme divorcée du grand-duc de Hesse, la duchesse Victoria FédorovnaVictoria Fédorovna est la deuxième fille du fils de la reine d’Angleterre Victoria. » Les dernières années de la cour de Tzarskoïé-Sélo: 1906-1910, Payot, 1928.

[vii] https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/66/Fullarton%2C_A._%26_Co._Caucausus_%26_Crimea._1872_%28N%29.jpg

[viii] Il s’agit du Palais Vorontsoff, perle architecturale de la Crimée.

[ix] Alexandra Osten-Saxen (Aleksandra Osten-Saksen), une descendante de la tante de Tolstoï ?

[x] Xenia Alexandrovna de Russie (en russe : Ксения Александровна Романова), née le 6 avril 1875 à Saint-Pétersbourg, morte le 20 avril 1960 à Londres. Sœur de Nicolas II, elle fut grande-duchesse de Russie.

 

 

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Valses

Charmant cadeau que ce cahier autographe offrant huit valses originales pour violon composées en 1838 par Auguste Guillemard pour son ami F. Alfred Roussellon !

L’auteur en est-il Antoine Auguste Guillemard, né le 1er mars 1805 à Cambremer, dans le Calvados, et mort à Paris le 2 juillet 1880 ? Si c’est lui, son goût pour la musique ne l’aura pas empêché de devenir substitut du procureur d’Yvetot et Conseiller à la cour de cassation.

Aucune trace en revanche d’Alfred Roussellon, dont le patronyme est à peu près inconnu.

La valse était encore, en France, en 1838, une nouveauté très excitante avec son érotisme implicite très transgressif. La littérature romantique en a fait un emploi surabondant, on le sait, et de multiples jeunes héroïnes y perdirent la tête, comme Emma chez Flaubert :

« Cependant, un des valseurs, qu’on appelait familièrement le « Vicomte » et dont le gilet très ouvert semblait moulé sur la poitrine, vint une seconde fois encore inviter Mme Bovary, l’assurant qu’il la guiderait et qu’elle s’en tirerait bien.
Ils commencèrent lentement, puis allèrent plus vite. Ils tournaient ; tout tournait autour d’eux, les lampes, les meubles, les lambris, et le parquet, comme un disque sur un pivot. En passant auprès des portes, la robe d’Emma, par le bas, se collait au pantalon ; leurs jambes entraient l’une dans l’autre ; il baissait ses regards vers elle, elle levait les siens vers lui ; une torpeur la prenait, elle s’arrêta. Ils repartirent, et, d’un mouvement plus rapide, le Vicomte, l’entraînant, disparut avec elle jusqu’au bout de la galerie où, haletante, elle faillit tomber, et, un instant, s’appuya la tête sur sa poitrine. Et puis, tournant toujours, mais plus doucement, il la reconduisit à sa place ; elle se renversa contre la muraille et mit la main devant ses yeux.
Quand elle les rouvrit, au milieu du salon une dame assise sur un tabouret avait devant elle trois valseurs agenouillés. Elle choisit le Vicomte, et le violon recommença. »

L’épigraphe empruntée à un certain Alcide G. et la charmante vignette de la plume d’Alfred sont dans le même esprit.

   « Et lorsque dans mes bras la valse bondissante
    Vint enchaîner tes bras et ton souple corset,
    Oh ! alors je sentis sous ma main frémissante
         Ton cœur de vierge qui tremblait. »

C’est bien en tout cas à Madame Bovary que peut faire penser cette œuvrette échangée entre Normands putatifs – comme le nom d’Yvetot nous invite à le supposer. Et pourquoi ne pas imaginer Auguste et Alfred en Frédéric et Deslauriers, se rappelant bien plus tard leurs émotions musicales et se disant eux aussi «c’est ce que nous avons eu de meilleur» ?

 

 

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En visite dans le Canton de Vaud

Le document que nous retranscrivons ne fournit pas d’indication sur sa provenance ni sur son auteur. Nous pouvons cependant déduire de la liste des noms qui y apparaissent qu’il garde la trace des rencontres entre gens de qualité appartenant à un milieu protestant militant du canton de Vaud. Ces personnalités locales ou de passage que réunit l’hôte ou l’hôtesse de ce qui devait être un salon distingué sont eux-mêmes distingués, qu’ils soient suisses ou étrangers venus de divers pays. Certains jours sont assez intimes tandis que d’autres donnent le sentiment de raouts plus fournis. C’est manifestement les identités religieuses qui faisaient le socle de cette sociabilité protestante, où l’on croise cependant aussi des catholiques.

En voici la première page:

Visites-Vaud-1852

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Bonnes adresses

On ne sait qui a pris note hâtivement de ces adresses mais elles nous laissent imaginer une tournée fort sympathique sans rapport avec de vulgaires Airbnb. Le sigle embossé en haut à gauche, bien que peu lisible, situe le lieu de la rédaction à Bath, dont on connaît l’attrait pour les nomades distingués fin-de-siècle. Hôtel Bellevue, Bruxelles Thomastown Castle

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Il y a médecine et médecine

Un médecin berrichon de la Belle Époque (mais cette notion avait-elle un sens dans le Berry?) gardait soigneusement sous la main son exemplaire du Manuel de médecine, d’hygiène et de pharmacie domestiques, oeuvre du Dr Dehaut, parvenue à sa vingt-huitième édition en 1910. Sans nom d’éditeur, peut-être l’auteur de l’ouvrage (ou ses heureux héritiers) résidait-il à l’adresse mentionnée, le 147 rue du Faubourg-Saint-Denis. On donnera une mesure de la modernité scientifique de l’opus en rappelant que la 10e édition datait de 1863. Mais rien n’arrête un best-seller puisque la 29e édition fut donnée en 1925 (un hiatus sérieux : la précédente, notre exemplaire, était déjà vieille de quinze ans). Il ne semble pas avoir réédité par la suite. Increvable manuel en tout cas puisqu’il a pu survivre à d’innombrables patients, fauchés génération après génération en dépit de ses sages conseils quant à «ce qu’il faut éviter pour conserver la santé…».
Le possesseur de l’exemplaire que nous feuilletons l’avait truffé de pittoresques notices empruntées à diverses médications. Nous n’avons pas eu le courage de rechercher dans le Vidal les données biographiques (si l’on peut dire) de ces remèdes qui nous paraissent aujourd’hui oubliés, bien que certains puissent être relativement récents: Balsamorhinol (contre le coryza – qui, de nos jours, parle de coryza?), Solutricine, sirop de pulmorex, Broncho-tulisan eucalyptol, Norbiline, Algésal suractivé, Bismuth b3, Hémoluol liquide titré en vitamine p, Eucalyptine lebrun, Apioline de Chapoteaut («les propriétés emménagogues de l’Apium petroselinum sont connues depuis le siècle dernier»), Viberal à la tyrothricine, Lactotétracycline, Argyrophédrine, Suppositoires Famel…
Mais il y a médecine et médecine. À côté de ces feuillets de propagande à la gloire des concoctions vendues par les laboratoires pharmaceutiques, notre prudent médecin conservait aussi une recette à la réputation aussi vigoureuse dans les milieux populaires que celle de tous ces médicaments: une méthode purement performative (diraient les linguistes pragmaticiens) pour «arrêter les brûlures». Nous nous garderons bien d’en rire car nous en avons nous-même éprouvé l’effet (positif) dans notre enfance – et nous ne jurerions pas que la recette ne soit pas de nos jours encore régulièrement appliquée ici et là en même temps que des thérapies plus scientifiquement respectables.

Mais cette version quelque peu énigmatique de la formule n’avait-elle sans doute pas toute la puissance magique désirée. On en jugera en la comparant à une version beaucoup plus développée et cohérente (au moins dans la forme) que divulguent généreusement les sites consacrés aux secrets des guérisseurs.

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Les Gaietés de l’escadron

Le 3 septembre 1939, Hitler rejette l’ultimatum allié; le Royaume-Uni (à 11 heures), l’Australie, la Nouvelle-Zélande et la France (à 17 heures) déclarent la guerre à l’Allemagne . C’est le début de la Drôle de guerre.

Cette drôle de guerre ne devait pas amuser tout le monde. Pour autant, le 3ème Groupement Mixte (nous ne savons pas précisément ce que recouvre cette appellation) prend résolument les choses du bon côté. La petite vingtaine d’hommes qui le composent ne trouve rien de mieux, la veille même de l’évacuation de Forbach, que d’utiliser la ronéo officielle ( les «presses Gelatyn des Ateliers de Pro-Avia») pour se divertir par écrit comme si de rien n’était. Calembours, blagues ésotériques, distribution de surnoms, déclarations joyeusement chaotiques, caricatures — la publication se situe résolument dans le sillage de la petite presse gaie d’avant-guerre.

L’édition spéciale de PROJ-AVIA, «organe officiel autant qu’incomplet de la POPOTE du 3ème Groupement Mixte’ de grill…» est datée du 15 octobre. Le No 2 (nous ignorons s’il y  l’«édition spéciale» doit être comptée comme N01)  est lui-même daté du 31 octobre. La veille, l’Est de la Pologne avait été annexé par l’URSS.

Les documents que nous reproduisons ci-dessous avaient été soigneusement préservés dans une chemise cartonnée ornée d’un titre calligraphié et de deux dessins.  Le dessin au dos reproduit un étrange modèle de casque (pourvu d’ailes allégoriques pour la circonstance), discuté sur les sites spécialisés dans les souvenirs militaires.popote




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À cause de leur format atypique nous avons dû fragmenter les reproductions (seul le premier numéro est présenté ci).


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401-radca la 101e Batterie du 401e RADCA (Régiment d’artillerie chargé de la défense anti-aérienne de Paris)  et le 3e Groupement Mixte organisent une grande fête au Châtelet-en-Brie le 29 janvier 1940,  reportée pour des raisons inexpliquées au 5 février, peut-être les fêtards pensent-ils encore une victoire possible? On sait ce qu’il devait en advenir: Juin 40 verra la débâcle de l’armée française.

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Occasion pour nous, cependant, d’évoquer les artistes de l’époque appréciés de ces joyeux militaires.radca

Si Heymond ne semble pas avoir laissé de souvenirs inoubliables, il n’en va pas de même de Lita Recio, décédée quasi-centenaire en 2016 selon Wikipedia: «Lita Recio, de son vrai nom Julia Recio, est une comédienne française née le 30 octobre 1906 à Paris, et morte dans cette même ville le 13 janvier 2006. Elle doublait régulièrement les actrices Barbara Stanwyck, Agnes Moorehead, Marlène Dietrich et Bette Davis, mais aussi Magda Schneider dans la série des Sissi : Sissi, Sissi impératrice et Sissi face à son destin

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Lina Tosti, chanteuse de second ordre selon certains malveillants, mérite d’être rappelée pour son interprétation du fameux Sombreros et mantilles. Elle survit aussi sur Youtube grâce à Rendez-moi mon coeur. Décédée elle aussi en 2016, le Web en restitue de nombreuses traces.lina-tosti

Sait-on que Gaby Basset fut mariée à Jean Gabin? Morte elle aussi quasi-centenaire en 2001. Sa filmographie imposante ne révèle que de petits, voire de tout-petits rôles.

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Quant à Marcel Dubel, il fut surtout compositeur de chansons, dont l’impérissable Bonbons, caramels chanté par Annie Cordy.dubel

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