Les Comptes de la Duchesse

On ne sait trop comment l’énorme dossier rassemblant toutes les factures de la Duchesse de Maillé pendant quelques dizaines d’années s’est retrouvé dans le fonds d’un brocanteur. Les dates qu’elles portent semblent indiquer que leur destinataire était Carmen de Wendel (Carmen Marthe Charlotte Consuelo de Wendel, née à Paris le 27 mars 1870, morte à Châteauneuf-sur-Cher le 24 octobre 1933), épouse d’Artus de Maillé de la Tour-Landry, 4e duc de Maillé, né en 1858.

Formidable archive, négligée par des descendants quiauront préféré les objets à leur description. Elle aurait pourtant passionné les historiens, les sociologues, les spécialistes des cultural studies : on y trouve en effet par centaines tous les documents concernant les achats de la duchesse chez les meilleurs fournisseurs de la haute société de l’entre-deux-guerres : grands couturiers, fourreurs, ébénistes, joailliers, etc., de Worth à Lalique. C’est le monde des Guermantes. De quoi enrichir le Musée Galliera, qui expose en ce moment même au Musée Carnavalet «Le Roman d’une garde-robe». Dispersés, tous ces documents ne seront plus, hélas!, que des curiosités dans des collections disparates.

Entre ses commandes de robes, de gants, d’étoles, de bijoux, la Duchesse trouvait malgré tout le temps de lire. Beaucoup plus rares que les autres, ces factures nous offrent néanmoins un aperçu, encore que bien partiel, sur les goûts d’une aristocrate proustienne du premier tiers du XXe siècle.

Chez Henri Picard, le grand libraire du Faubourg St Honoré, la Duchesse se procure ainsi en janvier 1914 l’ouvrage de Welschinger, Le Duc d’Enghien, Les Vivants et les morts de la Comtesse de Noailles, L’Appel des armes, d’Ernest Psichari, Les Sables mouvants de Colette Yver, La Créature, de Binet-Valmer et L’Histoire d’Alsace de Hansi. Le livre de Welschinger , déjà ancien, datait de 1888, mais celui d’A. de Noailles était une nouveauté de 1913, celui de Psichari un peu moins (1912). Le roman de Colette Yver était lui aussi tout récent (1913) : la Duchesse était-elle féministe? Le roman de Binet-Valmer (auteur à succès bien oublié aujourd’hui et qui eut le jeune Simenon comme secrétaire), typique du roman de mœurs de l’époque, publié en 1913, ne l’était sans doute pas. L’Histoire de l’Alsace racontée aux enfants, ouvrage illustré dont la Duchesse achète la première édition, fut un gros succès de librairie et fit connaître Hansi.

Maillé-Picard

On perçoit par cette courte liste comment pouvaient cohabiter à la veille de la Grande Guerre le sentiment patriotique et le goût des nouveautés littéraires relativement audacieuses.

La guerre terminée, la Duchesse se tourne plus franchement vers la littérature à succès de l’époque, plus banale. En compte chez Émile-Paul Frères, le libraire-éditeur de la Place Beauvau, voisin de son confrère Picard, elle achète en juillet 1920 Pour Don Carlos, le roman tout récent de Pierre Benoit (il deviendra aussitôt un film tourné par Musidora). Habituée peut-être des salons académiques (elle habite la chic rue Moissan, à proximité du Quai d’Orsay), elle se procure l’éloge de Jules Lemaître par Henri Bordeaux, prononcé peu de temps avant. Du Général Sarrail, c’est probablement Mon Commandement en Orient (1916-1918), de 1920 également, qu’elle commande. La Belle-fille de Louis XIV, d’Émile Colas, avait été publié par Émile-Paul en 1919. Autre écrivain à succès, Maurice Donnay (l’ancien montmartrois) était l’auteur du tout frais Dialogues d’hier. De même pour Claude Farrère, dont le roman La Dernière déesse, venait de paraître. La Pécheresse, histoire d’amour, venait de paraître au Mercure de France, signé d’Henri de Régnier (le malheureux rival de Pierre Louÿs dans les affections de Marie). De quelle Bienheureuse s’agit-il ensuite ? Plusieurs biographies religieuses portent ce titre en 1919 et 1920. En revanche, Mon cher Tommy sortait de la plume de Marcel Prévost, célèbre depuis Les Demi-vierges de 1894. André Corthis (Andrée Husson) venait quant à elle de recevoir le Grand prix de l’Académie française pour son roman Pour moi seule. Elle avait déjà reçu le Prix Femina en 1906 pour son premier recueil de poèmes – distinctions qui ne lui évitèrent pas un total oubli. La Duchesse, manifestement curieuse des notoriétés littéraires de l’époque, commande enfin les quatre premiers volumes des Contemporains, de Jules Lemaître, dont elle voulait lire l’éloge par H. Bordeaux, comme on l’a vu. Le cinquième volume allait paraître.


Maillé-Émile-Paul

 

On portera en compensation à son crédit son abonnement au Mercure de France, dont le règlement pour 1929 lui est demandé en 1928 par quelqu’un (ce n’est pas Léautaud, le secrétaire général de la maison) qui écorche son nom mais pas son titre– même si le Mercure ne ressemble déjà plus guère à ce qu’il était dans ses plus grandes annéesMaillé-Mercure

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