Spoliation ordinaire

Le 16 octobre 1942, Lucien Doré, huissier près le Tribunal civil de la Seine, exécute une requête de l’administrateur provisoire d’un immeuble parisien afin d’exiger  des arriérés de loyers concernant un immeuble du 85, rue Sedaine. Requête banale si elle n’était pas rendue possible par la création le 29 mars de l’année précédente du Commissariat aux questions juives. À la date de l’acte, le CGQJ, intégré au Service de contrôle des administrateurs provisoires, est dirigé par Darquier de Pellepoix, de sinistre mémoire. Cet antisémite féroce finira ses jours en 1980, réfugié en Espagne, sans jamais avoir dû répondre en France de ses crimes, comme bien d’autres hauts responsables de Vichy.

Quel genre d’homme était M. Bernard Larrieu, nommé Administrateur provisoire (il demeure, lui, dans le 16e) ? S’est-il posé des questions? A-t-il eu des scrupules? Comment justifiait-il cette fonction? Aura-t-il eu à s’en expliquer ultérieurement? Autant de questions que ce document administratif, dans sa sécheresse, laisse évidemment sans réponse. Nous ne saurons pas non plus quel degré de conscience pouvait avoir l’huissier chargé de la mise en demeure. Et puis, qui étaient MM. Benjamin et Nissim Odjalvo, les propriétaires juifs spoliés ? Quelqu’un portant ce dernier nom, né en 1910, est mort à Auschwitz  le 1er avril 1942, soit avant la Rafle du Vel’hiv des 16 et 17 juillet 1942, elle-même survenue trois mois avant l’émission du Commandement que nous reproduisons. Même mystère touchant la Veuve Barbouth, locataire de l’immeuble visé: personne de ce nom n’était né en France avant 1890. Était-elle la mère d’Albert Barbouth, né en 1933, dont le témoignage sur le port de l’étoile jaune se trouve dans un document publié en 2011 par le USC Shoah Foundation Institute, University of Southern California, à côté d’une photo d’un groupe de jeunes de la rue Sedaine? Le jugement du juge de paix du 11ème arrondissement touchant les loyers du 85 de cette même rue avait été rendu le 1er juin 1942, trois jours après la publication de l’Ordonnance du 29 mai 1942 imposant le port de l’étoile jaune.

L’acte aura coûté 80 francs et 90 centimes.

Spoliation-biens_juifs

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