Les belles cures de Vichy

Félix Boudignon est vers 1900 un prospère industriel du textile du Puy-en-Velay, où une rue importante perpétue son souvenir. Son usine et son magasin de gros en menaient large, semble-t-il. 

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Vichy n’était pas bien loin, encore dans tout l’éclat de sa réputation. Félix s’y fait soigner pendant l’été 1902. Les traces de cette cure nous intéressent pour les détails qu’il en donne dans les cartes envoyées à sa famille, et d’abord à sa fille. Mais elles nous intéressent aussi et peut-être avant tout parce que cette correspondance familiale se déploie au dos d’une série complète de quinze cartes postales entièrement consacrée à «la femme avocat». Le sujet était chaudement débattu en ces années-là et la femme en toge faisait encore scandale, comme en témoignent ces cartes  où le discours féministe des légendes paraît être contredit par la représentation de l’avocate en compagnie d’un bambin qu’elle paraît quelque peu négliger. Félix Boudignon était-il féministe et reprenait-il à son compte les proclamations subversives imprimées sur ces cartes? Sa propre fille, en détournant quelques-unes des cartes de la série, serait alors moins avant-gardiste que son père. Pourtant, manifestement bien éduquée (elle manie volontiers l’anglais), peut-être sera-t-elle devenue avocate?

*

Félix écrit à sa fille depuis Vichy, où il vient d’arriver pour une cure. Il y sera pour encore au moins huit jours un mois plus tard.

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Vichy 25 juillet 1902
Ma chère Magdeleine
Je vais te donner l’emploi de ma journée d’aujourd’hui. Je me suis levé à 7h ¼. À huit heures j’ai pris un verre d’eau de 100 grammes à la source de la Gde Grille puis après j’ai été prendre mon ticket pour prendre mon massage sous l’eau avec douche d’eau chaude; on m’a fait attendre environ ¾ d’heures – et après avoir fait mon traitement je suis allé à un nouvel établissement modèle sw mécanothérapie – je vais t’expliquer ce que c’est que cet établissement et le genre de traitement que l’on applique aux malades .
Cet établissement est tout neuf. Il a été installé d’après les indications d’un médecin suédois. Il y a environ 50 appareils qui sont mûs par une force motrice pour faire exécuter tous les mouvements que fait le corps.
Il y a d’abord des machines rotatives qui vous aident à tourner vos bras – d’autres avec des contrepoids que vous tirez avec 2 poignées ce qui vous fait tirer les bras – assouplir et étirer les muscles.
Un autre qui se compose de 2 barres, sur lesquelles on vous fait mettre les bras et que vous tenez avec les mains – ces barrent se meuvent et s’écartent; elles vous mettent les bras en croix et font jouer toutes les articulations du bras; un autre qui se compose d’une poignée que vous tenez et qui vous fait tordre le bras pour actionner toutes les articulations de l’épaule, etc… Je t’ai donné ces détails pour écrire quelque chose sur les cartes postales.

Encore plein d’énergie et d’enthousiasme mais toujours en panne d’inspiration, il remplit le même jour deux autres cartes de la série sur «La femme avocat», apparemment indifférent au sujet qu’elles illustrent :

Ma chère Magdeleine,
Lorsque je me suis présenté à l’institut de mécanothérapie j’ai parlé à une demoiselle qui délivre les tickets et qui m’a demandé ma carte – aussitôt que je lui ai remise elle m’a introduit dans le cabinet du Docteur Ch. Vermeulen qui après m’avoir examiné a inscrit sur un carnet les mouvements qu’il fallait me faire faire pour me guérir mes bras et on me les a fait faire avec ses appareils – je m’en trouve très bien.
Je vous embrasse tous.
ton père Félix Boudignon

Ma chère Magdeleine,
Tu diras à maman et à Pierre que dans 2 jours nous serons réunis. J’arriverai dimanche soir par le train de 10 heures ½. Aujourd’hui je suis avec M. et Mme Gerbier, M. Marchessau et M. Borgé. Tous me disent de vous dire bien des choses.
Ton père
Félix Boudignon

Félix est nettement moins prolixe quand il écrit, le même jour encore, à Marie, son épouse :

Ma chère Marie
J’arriverai dimanche soir par le train de 10heures ½ du soir.
Je te préviendrai encore par dépêche. Je ne t’écrirai plus.
Ton mari
Félix Boudignon

Le même jour encore, il écrit à Pierre (son fils) :

Mon cher Pierre,
Je n’ai pas eu l’avantage de lire ta prose et cependant j,aurais bien aimé avoir de tes nouvelles. Aujourd’hui à Vichy il fait une chaleur accablante. C’est le premier jour où le temps a été si chaud.
Je pense que tu vas bien et que tu as un peu aidé petite Mère.
J’attends ton parrain ce soir à 11h 20 – j’irai l’attendre à la gare.
Je vous embrasse tous.
Ton père
Félix boudignon

Le lendemain 26 juillet, nouvelle salve adressée à sa fille :

Ma chère Magdeleine,
Monsieur et Madame Archer sont ici et partent demain – On m’a dit que Monsieur L. Chourant était à Vichy mais nous ne l’avons pas aperçu.
Ton père
Félix Boudignon

Ma chère Magdeleine,
Parrain et Marraine sont arrivés hier soir à 11 heures. J’ai été les attendre à la gare avec M. Borgé. Ta marraine est un peu fatiguée.
Je vous embrasse tous
Ton père
Felix Boudignon

Ma chère Magdeleine,
Je pense que Maman, Pierre et toi viendrez à la distribution des prix du Lycée de jeunes filles.
Ton père
Félix Boudignon

Félix a-t-il cessé de s’épancher pendant tout le mois suivant ou bien a-t-il utilisé une autre série de cartes postales pour correspondre avec sa fille? À moins qu’il n’ait retrouvé une carte oubliée (le no 3 de la série) et décidé de la réutiliser le 25 août :

Ma bien chère Magdeleine,
C’est une affaire entendue. Je suis heureux de t’annoncer que tu viendras passer 8 jours à Vichy aavec maman pour voir ta marraine. Tes vœux sont exaucés aujourd’hui. Il fait un temps superbe. Je suis avec Mrs Marchessau, Gerbier et Borgé.
Embrasse maman et Pierre pour moi.
Ton petit père
Félix Bourdignon

Et en effet, le 13 août, c’est au tour de Magdeleine d’emprunter à son père l’une des cartes postales de la série pour annoncer son retour à son frère après son escapade à Vichy :

Demain soir à 5 heures nous arriverons. Ce soir nous finissons notre saison par un grand bal au Casino.
Au revoir
Dearest

L’hiver revenu, la réserve n’était pas tout à fait épuisée, puisque Magdeleine s’empare de deux cartes le 28 janvier 1903 pour s’exclamer mystérieusement (avec la touche d’anglomanie déjà présente dans ses messages précédents) :

Ceci pour me souvenir que today mercredi j’ai appris deux choses dont j’étais ignorante. Qu’en conclure? Ma foi j’aurais autant aimé les ignorer, mais il est bon de savoir quand même car on observe!! Et c’est déjà pas si mal –

Qu’avait-elle appris? Nous aimerions le savoir, mais les cartes ne portent pas d’adresse de destinataire et la formulation semble indiquer plutôt une note comme il pourrait s’en trouver dans un journal intime. Quel secret s’y dissimule donc? Une autre carte, celle-ci sans date ni destinataire, pourrait lever un coin du voile sur ce qui pouvait être une interrogation de Magdeleine sur son statut de jeune fille :

Comprenez-vous le féminisme? Moi quelquefois, mais il me semble que la femme vraiment femme ne peut professer à part des cas rares –

 

 

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