Barbey d’Aurevilly, Hégésippe Moreau, Charles Dickens

Les boîtes pleines de vieux papiers que promènent les brocanteurs au gré des vide-greniers sont toujours des boîtes à surprises et ces surprises mènent parfois à leur tour à des mystères étonnants. C’est le cas de la boîte où nous avons trouvé le feuillet ci-dessous.

Il n’était pas difficile, dès le premier coup d’œil, d’identifier l’auteur de ces griffonnages au crayon, malgré les taches qui maculent quelques passages. Le nom seul de Trébutien, comme l’allusion à un memorandum, ou encore l’adjectif «dulcifiée» désignaient immédiatement le responsable de ces lignes : Jules Barbey d’Aurevilly.

Comment ce fragment est-il arrivé là ? Ces notes sont-elles celles qui devaient servir à l’impression ? Mais Barbey aurait alors ajouté des développements sur épreuves puisque il y a variantes ? À moins qu’il n’ait recopié ces notes brutes pour composer dans un deuxième temps le manuscrit devenu memorandum ? À moins encore que ces notes ne soient une retranscription par Trébutien des notes de Barbey (Jacques Petit mentionne de telles retranscriptions dans son édition des Memoranda dans la Pléiade)? Les spécialistes de l’auteur nous éclaireront sans doute sur ces points.

Barbey-1 Barbey-2Problèmes d’édition mis à part, il y a quelque chose d’émouvant à voir ainsi Barbey s’émouvoir lui-même pour ainsi dire en direct à la pensée d’Hégésippe Moreau. Touchante aussi l’évocation de la «Maîtresse Rousse» — cet alcool qui fait par ailleurs dans l’œuvre l’objet d’un long poème de 1854, publié dans Poussières en 1897.

Nous transcrivons ci-dessous les deux pages retrouvées. On pourra comparer ces passages avec le texte imprimé des Memoranda, dans l’édition préfacée par Paul Bourget (E. Rouveyre et G. Blond, 1883. L’édition numérique de l’ouvrage est en ligne sur le site Gallica de la BnF : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb30054497p). Les variantes sont intéressantes. C’est la version imprimée qui introduit ainsi le fameux et mystérieux «Ange blanc» de Barbey qui n’apparaît pas dans le document original.

[recto]

I

Le comfort [sic] et la division de la propriété territoriale qui, dans un temps donné et prochain peut faire de la race humaine une race de pouilleux, mettra bas les Palais de Venise un de ces jours !

figure dulcifiée

Lu du Dickens. – Nicolas Nickelby. Je veux faire une étude sur Dickens et je n’en connais encore que cent pages. Mais je prétends que si cent pages ne donnent pas le talent d’un homme, elles donnent son esprit, et l’esprit de Dickens m’est odieux – c’est une espèce d’ironie qui vulgarise tout, une manière plate de regarder les choses. Ce n’est ni son genre d’observation, ni ses conceptions, ni son drame, ni ses personnages qui me déplaisent : c’est son esprit à lui ; ce n’est pas l’ouvrage c’est l’auteur.

Ah ! Le Nord

Vu l’église, qui venait le voyage, même avec le vent – ce vent qui rend fou ! C’est une ancienne église romane. (Le mémorandum à côté dit assez comme j’aime, pourquoi j’aime cette architecture) – Petite, mutilée ou délabrée et rajustée grossièrement avec <?>, elle est, en dehors de cette beauté barbare écrasée, mérovingienne < ?> qui distingue le monument à une époque où les Francs se jetaient à plat ventre <?>, devant <?> Dieu! Elle est sombre et saisissante comme <?> basse de voûtes, mais des voûtes hardies en s’abaissant comme d’autres <?> espèce d’architecture, – filtrant le jour par gouttes, à travers des fenêtres étroites comme des (…)

[verso]

[Le fragment suivant correspond à la page 82 des Memoranda]

Habillé vers une heure, sortie, – temps automnal, – allé à la Bibliothèque, — lu deux pièces d’Hégésippe Moreau, pour donner à Trébutien une idée de la pureté mûrie de ce jeune homme, tué avant le temps. Son talent ne pouvait pas mûrir davantage. Voilà pourquoi il pouvait mourir. Sans contredit et sans comparaison, c’est le premier de la Bohème infortunée… Pauvre garçon ! Il est mort de la Maîtresse Rousse (l’eau-de-vie) et des rigueurs de la Fortune, cette autre Maîtresse Rousse, car elle a des cheveux d’or, elle n’en a jamais coupé une seule boucle pour la donner à cet amant adoré des Muses, qui lui eussent livré, elles, les chevelures divines de leurs neuf têtes à scalper ! —

peintre allemand. Schnorr               6 octobre Lundi[1]

Allés à l’Abbaye-aux-Dames dont on restaure l’église, — restauration qui paraît intelligente.— Style roman du plus grand effet ,— le style que je sens et que j’aime. — Sous des voûtes romanes, je deviens Mérovingien ; j’appartiens au temps que mon imagination hante le plus dans l’histoire —

Le Beau, sous toutes ses formes, est désagréable aux économistes bourgeois, — c’est une injure personnelle ! — La lorgnette de ces gens-là est une pièce de cent sous. Ils ne voient pas à travers

[1] Le 6 octobre tombait un lundi en 1851

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Un commentaire pour Barbey d’Aurevilly, Hégésippe Moreau, Charles Dickens

  1. Benoît NOËL dit :

    La ressemblance de l’écriture de ce document avec celles courantes de Barbey ou de Trebutien et donc tracées au fil de la plume comme non élaborées pour des correspondants de choix ne saute pas aux yeux. Il conviendrait peut-être d’étudier l’écriture d’autres idolâtres de Barbey : Eugène Chatel ou Louise Read, par exemple.
    La mention concernant Charles Dickens prête à sourire. Dans la suite de son oeuvre, Barbey le traitera par deux fois de « vulgaire » et n’écrira pas l’étude envisagée une demi-minute.
    Celle relative à Hégésippe Moreau est plus émouvante. Je le tiens effectivement pour le premier poète bohème décédé précocement d’abus d’absinthe. Curieusement, elle n’apparaît pas dans son oeuvre et il va de soi qu’un alcoolique consomme tout alcool à portée de main. Léon Bloy, qui a l’avantage sur moi, d’avoir fréquenté longuement Barbey, tenait la « maîtresse rousse » pour du rhum. Je me suis néanmoins hasardé à proposer d’y voir de l’eau-de-vie de cidre, c’est-à-dire
    du calvados. Barbey est normand, ne l’oublions pas, et le calvados est roux lorsque le rhum est brun. Au demeurant, le poème la Maitresse rousse sera édité par Auguste Poulet-Malassis en 1870 et dans la lettre à Trebutien du 2 avril 1855, reprise par Poulet, en guise de note, Barbey fait bien une différence entre « l’eau-de-vie » et « le rhum », c’est-à dire, deux boissons distinctes.
    Benoît NOËL

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