Il y a médecine et médecine

Un médecin berrichon de la Belle Époque (mais cette notion avait-elle un sens dans le Berry?) gardait soigneusement sous la main son exemplaire du Manuel de médecine, d’hygiène et de pharmacie domestiques, oeuvre du Dr Dehaut, parvenue à sa vingt-huitième édition en 1910. Sans nom d’éditeur, peut-être l’auteur de l’ouvrage (ou ses heureux héritiers) résidait-il à l’adresse mentionnée, le 147 rue du Faubourg-Saint-Denis. On donnera une mesure de la modernité scientifique de l’opus en rappelant que la 10e édition datait de 1863. Mais rien n’arrête un best-seller puisque la 29e édition fut donnée en 1925 (un hiatus sérieux : la précédente, notre exemplaire, était déjà vieille de quinze ans). Il ne semble pas avoir réédité par la suite. Increvable manuel en tout cas puisqu’il a pu survivre à d’innombrables patients, fauchés génération après génération en dépit de ses sages conseils quant à «ce qu’il faut éviter pour conserver la santé…».
Le possesseur de l’exemplaire que nous feuilletons l’avait truffé de pittoresques notices empruntées à diverses médications. Nous n’avons pas eu le courage de rechercher dans le Vidal les données biographiques (si l’on peut dire) de ces remèdes qui nous paraissent aujourd’hui oubliés, bien que certains puissent être relativement récents: Balsamorhinol (contre le coryza – qui, de nos jours, parle de coryza?), Solutricine, sirop de pulmorex, Broncho-tulisan eucalyptol, Norbiline, Algésal suractivé, Bismuth b3, Hémoluol liquide titré en vitamine p, Eucalyptine lebrun, Apioline de Chapoteaut («les propriétés emménagogues de l’Apium petroselinum sont connues depuis le siècle dernier»), Viberal à la tyrothricine, Lactotétracycline, Argyrophédrine, Suppositoires Famel…
Mais il y a médecine et médecine. À côté de ces feuillets de propagande à la gloire des concoctions vendues par les laboratoires pharmaceutiques, notre prudent médecin conservait aussi une recette à la réputation aussi vigoureuse dans les milieux populaires que celle de tous ces médicaments: une méthode purement performative (diraient les linguistes pragmaticiens) pour «arrêter les brûlures». Nous nous garderons bien d’en rire car nous en avons nous-même éprouvé l’effet (positif) dans notre enfance – et nous ne jurerions pas que la recette ne soit pas de nos jours encore régulièrement appliquée ici et là en même temps que des thérapies plus scientifiquement respectables.

Mais cette version quelque peu énigmatique de la formule n’avait-elle sans doute pas toute la puissance magique désirée. On en jugera en la comparant à une version beaucoup plus développée et cohérente (au moins dans la forme) que divulguent généreusement les sites consacrés aux secrets des guérisseurs.

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